Le Magicien défini par Jean D’Alembert et Denis Diderot

Définition du Magicien de l’Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par Jean D’Alembert, et Denis Diderot, 1751.

MAGICIEN, on donne ce nom à un enchanteur, qui fait réellement ou qui paroît faire des actions surnaturelles ; il signifie aussi un devin, un diseur de bonne avanture : ce fut dans les siecles de barbarie ou d’ignorance un assez bon métier, mais la Philosophie & sur-tout la Physique expérimentale, plus cultivées & mieux connues, ont fait perdre à cet art merveilleux son crédit & sa vogue ; le nom de magicien se trouve souvent dans l’écriture sainte, ce qui justifieroit une ancienne remarque, c’est qu’il n’y a eu parmi les auteurs sacrés que peu ou point de philosophes.

Moïse, par exemple, défend de consulter ces sortes de gens, sous peine de mort ; Lévit. xix. 31. Ne vous détournez point après ceux qui ont l’esprit de Python, n’y après les devins, &c. Lévitiq. xx. 6. Quant à la personne qui se détournera après ceux qui ont l’esprit de Python & après les devins, en paillardant après eux, je mettrai ma face contre cette personne là, & je la retrancherai du milieu de son peuple : Ç’eût été manquer contre les lois d’une saine politique dans le plan de la théocratie hébraïque, de ne pas sévir contre ceux qui dérogeoient au culte du seul Dieu de vérité, en allant consulter les ministres de l’esprit tentateur ou du pere du mensonge ; d’ailleurs Moïse qui avoit été à la cour de Pharaon aux prises avec les magiciens privilégiés de ce prince, savoit par sa propre expérience dequoi ils étoient capables, & que pour leur résister, il ne falloit pas moins qu’un pouvoir divin & surnaturel ; par-là même il vouloit par une défense si sage, prévenir le danger & les funestes illusions, dans lesquelles tombent nécessairement ceux qui ont la foiblesse de courir après les ministres de l’erreur.

Nous lisons dans l’éxode, ch. vij. v. 10. 11. que Pharaon frappé de voir que la verge qu’Aaron avoit jettée devant lui & ses serviteurs, s’étoit métamorphosée en un dragon, fit aussi venir les sages, les enchanteurs & les magiciens d’Egypte, qui par leur enchantement, firent la même chose ; ils jetterent donc chacun leurs verges, & elles devinrent des dragons ; mais la verge d’Aaron engloutit leurs verges.

Nous connoissons peu la signification des termes de l’original ; la vulgate n’en traduit que deux, les envisageant sans doute comme des synonymes inutiles ; chacamien signifie des sages, mais de cette sagesse qu’on peut prendre en bonne & mauvaise part, ou pour une vraie sagesse, ou pour cette sagesse dissimulée, maligne, dangereuse & fausse par-là même ; ainsi dans tous les tems, il y a eu des hommes assez politiques & habiles pour faire servir l’apparence de la Philosophie à leurs intérêts temporels, souvent même à leurs passions.

Mécasphim vient du mot caschaph, qui marque toujours dans l’écrit, une divination, ou une explication des choses cachées ; ainsi ce sont des devins, tireurs d’horoscopes, interpretes de songes, ou diseurs de bonne avanture : Les carthumiens sont des magiciens, enchanteurs, ou gens qui par leur art & leur habileté fascinent les yeux, & semblent opérer des changemens phantastiques ou véritables, dans les objets ou dans les sens ; tels furent les gens que Pharaon opposa à Moïse & Aaron, & ils firent la même chose par leurs enchantemens. Les termes de l’original expriment le grimoire, ces paroles cachées que prononçoient sourdement & en marmotant les magiciens, ou ceux qui vouloient passer pour l’être ; c’est en effet l’être à demi que de persuader aux simples que des mois vuides de sens, prononcés d’une voix rauque, peuvent produire des miracles ; combien d’auteurs se sont fait une réputation à la faveur de leur obscurité ? cette espece de magie est la seule qui se pratique aujourd’hui avec succès.

Il seroit très-difficile, pour ne pas dire impossible, de décider si le miracle de la métamorphose des verges en serpens fut bien réel & constaté de la part des magiciens de Pharaon ; le pour & le contre sont également plausibles & peuvent se soutenir ; mais les rabbins dans la vie de Moïse, présentent cet événement d’une maniere encore plus glorieuse pour ce chef des Hébreux : vie de Moise, publiée par M. Gaulmin, l’an 1629 ; ils disent que Balaam voyant que la verge de Moise convertie en dragon, avoit dévoré les leurs aussi changées en serpens, soutint qu’en cela il n’y avoit point de miracle, puisque le dragon est un animal vorace & carnassier, mais qu’il falloit voir si la verge de bois restant verge mangeroit aussi les leurs ; Moïse accepta le défi, on jetta les verges à terre, celle de Moïse sans changer de forme consuma celles des magiciens.

Les chefs des magiciens de Pharaon ne sont point nommés dans l’exode, mais S. Paul nous a conservé leurs noms ; il les appelle Jamnès & Manbrès : ces mêmes noms se trouvent dans les paraphrases chaldéennes, dans le Talmud, la Gemarre & d’autres livres hébreux ; les rabbins veulent qu’ils ayent été fils du faux prophete Balaam, qu’ils accompagnoient leur pere lorsqu’il vint vers Balac, roi le Moab. Les Orientaux les nomment Sabour & Gadour ; ils les croient venus de la Thébaïde, & disent que leur pere étant mort depuis long-tems, leur mere leur avoit conseillé, avant que de se rendre à la cour, d’aller consulter les manes de leur père sur le succès de leur voyage ; ils l’évoquerent en l’appellant par son nom, il ouit leur voix & leur répondit, & après avoir appris d’eux le sujet qui les amenoit à son tombeau, il leur dit ; prenez garde si la verge de Moïse & d’Aaron se transformoit en serpent pendant le sommeil de ces deux grands magiciens, car les enchantemens qu’un magicien peut faire, n’ont nul effet pendant qu’il dort ; & sachez, ajoute le mort, que s’il arrive autrement à ceux-ci, nulle créature n’est capable de leur résister. Arrivés à Menphis, Sabour & Gadour apprirent, qu’en effet la verge de Moïse & d’Aaron se changeoit en dragon qui veilloit à leur garde, dès qu’ils commençoient à dormir, & ne laissoit approcher qui que ce fût de leurs personnes ; étonnés de ce prodige, ils ne laisserent pas de se présenter devant le roi avec tous les autres magiciens du pays, qui s’y étoient rendus de toutes parts, & que quelques-uns font monter au nombre de soixante-dix mille ; car Giath & Mossa célebres magiciens, se présenterent aussi devant Pharaon avec une suite des plus nombreuses ; Siméon, chef des magiciens & souverain pontife des Egyptiens, y vint aussi suivi d’un très-grand cortege.

Tous ces magiciens ayant vû que la verge de Moïse s’étoit changée en serpent, jetterent aussi par terre les cordes & baguettes qu’ils avoient remplies de vif-argent ; dès que ces baguettes furent échauffées par les rayons du soleil, elles commencerent à se mouvoir ; mais la verge miraculeuse de Moïse se jetta sur elles & les dévora en leur présence. Les Orientaux ajoutent, si l’on en croit M. Herbelot, que Sabour & Gadour se convertirent, & renoncerent à leur vaine profession en se déclarant pour Moïse ; Pharaon les regardant comme gagnés par les Israëlites pour favoriser les deux freres hébreux, leur fit couper les piés & les mains, & fit attacher leur corps à un gibet.

Les Persans enseignent que Moïse fut instruit dans toutes les sciences des Egyptiens, par Jamnès & Mambrès, voulant réduire tout le miracle à un fait assez ordinaire ; c’est que les disciples vont souvent plus loin que leur maître ; Chardin, voyage de Perse, tom. III. pag. 207.

Pline parle d’une sorte de grands magiciens, qui ont pour chef Moise, Jannès & Jotapel, ou Jocabel, juifs ; il y a toute apparence que par ce dernier il veut désigner Joseph, que les Egyptiens ont toujours regardé comme un de leurs sages les plus célebres.

Daniel parle aussi des magiciens & des devins de Chaldée sous Nabucodonosor : il en nomme de quatre sortes ; Chartumins, des enchanteurs ; Asaphins, des devins interpretes de songes, ou tireurs d’horoscopes ; Mecasphins, des magiciens, des sorciers ou gens qui usoient d’herbes, de drogues particulieres, du sang des victimes & des os des morts pour leurs opérations superstitieuses ; Casdins, des Chaldéens, c’est-à-dire, des astrologues qui prétendoient lire dans l’avenir par l’inspection des astres, la science des augures, & qui se méloient aussi d’expliquer les songes & d’interpréter les oracles. Tous ces honnêtes gens étoient en grand nombre, & avoient dans les cours des plus grands rois de la terre un crédit étonnant ; on ne décidoit rien sans eux ; ils formoient le conseil dont les décisions étoient d’autant plus respectables, qu’étant pour l’ordinaire les ministres de la religion, ils savoient les étayer de son autorité, & qu’ils avoient l’art de persuader à des rois crédules, qui ne connoissoient pas les premiers élémens de la Philosophie, à des peuples si ignorans, qu’à peine se trouvoit-il parmi eux, un esprit assez ami du vrai pour oser douter ; qu’ils avoient, dis-je, l’art de persuader à de tels juges, qu’ils étoient les premiers confidens de leurs dieux : on auroit sans doute peine à croire un renversement d’esprit si incompréhensible, s’il ne nous étoit rapporté par des auteurs dignes de foi, puisqu’on les regarde comme divinement inspirés.

Le peuple juif étoit trop grossier pour s’affranchir de ce joug de la superstition ; il semble au contraire, que la grace que l’Eternel lui faisoit de lui envoyer fréquemment des prophetes pour l’instruire de sa volonté, lui ait tourné en piége à cet égard ; l’autorité de ces prophetes, leurs miracles, le libre accès qu’ils avoient auprès des rois, leur influence dans les délibérations & les affaires publiques, les faisoit considérer par la multitude, & excitoit par-là même l’envie toute naturelle d’avoir part à ces distinctions, & de s’arroger pour cela le don de prophétie ; ensorte que si l’on a dit de l’Egypte, que tout y étoit Dieu, il fut un tems qu’on pouvoit dire de la Palestine que tout y étoit prophete ; parmi ce nombre prodigieux de voyans, il y en eut sans doute plus de faux que de vrais ; les premiers voulurent s’accréditer par des miracles, & cette pieuse obscurité dans les discours qui a toujours fait merveille pour en imposer au peuple, il fallut pour cela avoir recours aux Sciences & aux Arts occultes : la magie fut mise en œuvre, on en vint même à élever autel contre autel ; pour soutenir la gloire des divers objets d’un culte souvent idolâtre, rarement raisonnable, & presque toujours assez superstitieux pour fournir bien des ressources à ceux qui aspiroient à passer pour magiciens.

Ainsi, quoique les lois divines & humaines sévissent contre cet art illusoire, il fut pratiqué dans presque tous les tems par un grand nombre d’imposteurs ; si les tems évangéliques furent féconds en démoniaques, ils ne furent pas stériles en magiciens & devins, il paroît même que ceux qui professoient ces peu philosophiques métiers ne faisoient pas mal leurs affaires, témoins les reproches amers du maître de cette pauvre servante, délivrée d’un esprit de Python, sur la perte considérable que lui causoit cette guérison, vû que son domestique lui valoit beaucoup par ses divinations ; & Simon, ce riche magicien de Samarie, qui par ses enchantemens avoit sçu renverser l’esprit de tout le peuple, se disant être un grand personnage, auquel grands & petits étoient attachés, au point de l’appeller la grande vertu de Dieu. Act. apost. chap. viij. V. 9. & suiv. Au reste, il n’est personne qui n’ait ses apologistes, Judas a eu les siens comme instrument dans la main de Dieu pour le salut de l’humanité ; Simon en a trouvé un qui le présente comme un suppôt de satan, sincerement converti, & qui vouloit par l’acquisition d’un pouvoir divin, rompre un pacte qu’il avoit avec le diable, & s’attacher à détruire autant son empire qu’il avoit travaillé à l’établir par ses sortiléges ; mais S. Pierre n’a pas fourni les matériaux de cette apologie ; & le négoce du magicien Simon est si fort décrié dans l’église, qu’il faudroit une éloquence plus que magique pour rétablir aujourd’hui sa réputation des plus délabrée ; l’auteur des actes des Apôtres ne s’explique point sur les choses curieuses que renfermoient les livres que brûlerent dévotement les Ephésiens, nouveaux convertis à la foi chrétienne, il se contente de dire que le prix de ces livres supputés fut trouvé monter à cinquante mille pieces d’argent ; si ces choses curieuses étoient de la magie, comme il y a tout lieu de le croire, assurément les adorateurs de la grande Diane étoient de très-petits philosophes, qui avoient de l’argent de reste & payoient cherement de mauvaises drogues.

Je reviens aux magiciens de Pharaon : on agite une grande question au sujet des miracles qu’ils ont opérés & que rapporte Moise ; bien des interpretes veulent que ces prestiges n’ayent été qu’apparens, qu’ils sont dûs uniquement à leur industrie, à la souplesse de leurs doigts ; ensorte que s’ils en imposerent à leurs spectateurs, cela ne vint que de la précipitation du jugement de ceux ci, & non de l’évidence du miracle, à laquelle seule ils auroient dû donner leur consentement.

D’autres veulent que ces miracles ayent été bien réels, & les attribuent aux secrets de l’art magique & à l’action du démon ; lequel de ces deux partis est le plus conforme à la raison & à l’analogie de la foi, c’est ce qu’il est également difficile & dangereux de décider, & il faudroit être bien hardi pour s’ériger en juge dans un procès si célebre.

L’illusion des tours de passe-passe, l’habilité des joueurs de gobelets, tout ce que la méchanique peut avoir de plus étonnant & de plus propre à surprendre, & à faire tomber dans l’erreur ; les admirables secrets de la chimie, les prodiges sans nombre qu’ont opéré l’étude de la nature, & les belles expériences qui l’ont dévoilée jusques dans les plus secrettes opérations, tout cela nous est connu aujourd’hui jusqu’à un certain point ; mais il faut en convenir, nous ne connoissons que peu ou point du tout le démon, & les puissances infernales qui dépendent de lui ; il semble même que grace au goût de la Philosophie, qui gagne & prend insensiblement le dessus, l’empire du démon va tous les jours en déclinant.

Quoi qu’il en soit, Moïse nous dit que les magiciens de Pharaon ont opéré des miracles, vrais ou faux, & que lui-même soutenu du pouvoir divin, en a fait de beaucoup plus considérables, & a griévement affligé l’Egypte, parce que le cœur de son roi étoit endurci ; nous devons le croire religieusement, & nous applaudir de n’en avoir pas été les spectateurs.

Nous renvoyons ce qu’il nous reste à dire sur cette matiere à l’article Magie.

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