« Halloween, une vieille fête britannique dans la modernité américaine »

Adrien Lherm, Historien, spécialiste de la civilisation américaine explique dans son article comment une vieille fête britannique est entrée dans la modernité américaine.

Aujourd’hui plus que jamais, de part et d’autre de l’Atlantique, la fête de Halloween est un passage obligé du calendrier, une date incontournable de l’année, un moment de réjouissance attendu — en somme, une fête officielle sinon dans les textes, du moins dans les têtes.

C’est en effet devenu une tradition, avec sa batterie d’éléments de folklore bien établis (couleurs, décors, icônes, pratiques) et sa litanie de discours, qui envahissent chaque jour davantage journaux, périodiques, ondes et écrans à mesure qu’approche la soirée du 31 octobre, au cours de laquelle l’observance bat son plein. C’est aussi devenu un enjeu économique de première importance, surmédiatisé, et qui remplit les poches d’un nombre sans cesse accru d’acteurs du secteur marchand.

Bref, il semble quasi impossible de lui échapper, et il semble presque tout aussi inconcevable de penser que cette fête n’a pas toujours existé (ou existé ainsi). Mais quelles sont les représentations qui lui sont accolées ? Et que disent-elles de son histoire ? Correspondent-elles à la réalité des faits ? Quand on suit l’évolution de la date sur le long terme, on constate que les grands motifs qui en élaborent la perception dominante aujourd’hui contreviennent bien souvent aux pratiques, images et significations qui ont été les siennes dans le lointain passé.

Or ce sont ces dernières que les tenants de la fête ne cessent d’avancer comme sources de légitimité d’une célébration que certains, ici et là, contestent encore. Au demeurant, la date animée et ludique décline une série de clichés qui constituent en général autant de paradoxes : elle est soulignée comme américaine, cependant les documents outre-Atlantique ne la mentionnent qu’à partir du milieu du XIXe siècle.

En France, depuis peu, elle passe pour venir du monde celte, entendu sur place comme « héritage » gaulois, mais sa réapparition s’effectue en fait après des siècles d’interruption. C’est une fête qui affiche son caractère britannique ; pourtant, elle quitte le paysage calendaire du Royaume-Uni au cours du XIXe siècle. En quelque sorte, l’usage véhicule l’idée de tradition immémoriale alors même — et peut-être aussi du fait que – il n’arrête pas de se transformer.

De plus, depuis longtemps outre-Atlantique, il est synonyme d’observance juvénile, mais désormais — en fait, il faudrait dire à nouveau – ce sont les adultes qui composent le gros de ses adeptes. La date crée un temps qui passe pour être « bon enfant » alors que depuis une trentaine d’années sa venue et les menaces qu’elle implique troublent et inquiètent toujours davantage l’opinion.

La superficialité commerciale qui l’entache aujourd’hui « masque » les rôles très sérieux qu’elle remplissait jadis. Récemment transformée en manne pour les marchands en tout genre, elle est longtemps restée l’une des rares fêtes du calendrier américain à ne pas être massivement investie par les acteurs économiques. De nos jours, Halloween est un noeud de contradictions…

Mais en cela, alors même que le discours de la « tradition » qu’elle
alimente et qui l’appuie cherche à nier tout lien avec le temps présent, ne
figure-t-elle pas comme le produit et le reflet de la modernité
contemporaine et de ses nombreuses contradictions ?

Pour comprendre l’enjeu des uns et le poids des autres, il faut dresser son portrait, suivre son histoire, expliquer comment la « coutume » que nous connaissons s’est mise en place, en définitive remonter à ses lointaines « origines », ou tout du moins aux formes, aux fonctions et aux significations que la pratique revêtait dans les îles Britanniques de l’époque moderne avant qu’elle ne devienne presque soudain, vers le milieu du XIX siècle, la « joyeuse vieille fête juvénile » célébrée par les périodiques puis par les populations outre-Atlantique.

L’étude rétrospective qui vise à retracer les étapes et les modalités de son transfert, de son implantation et de son développement de l’autre côté de l’Océan, les biais et les raisons de sa transformation, de sa « nationalisation » et de sa large diffusion permet aussi de comprendre son caractère caméléon, le carnaval de ses multiples travestissements, car, en fait, ce qui ne change pas à son sujet aux Etats-Unis depuis les années 1870, c’est que, dans les images, les observances, les motivations et les prescriptions qui lui sont attachées, elle ne cesse pas de… se transformer !

Le portrait du modèle de célébration séculaire britannique moderne, préindustriel, traditionnel et rural, communautaire et local (I) fournit un moyen d’appréhender les raisons de F acclimatation et de la reformulation de la fête dans un environnement tout autre, celui, urbain, capitaliste, individualiste, victorien et mainstream ou WASP (White Anglo-Saxon Protestant), de l’Amérique du Nord dans les dernières décennies du XIX’ siècle (II) — point de départ de ses réappropriations successives et évolutions ultérieures jusqu’à sa venue récente en France.

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