L’Apprenti sorcier de Goethe (texte)

Goethe, auteur de L'apprenti sorcier
Goethe, auteur de L’apprenti sorcier

Thibaut connaissait les bonnes herbes des montagnes. Il allait les choisir tout le matin, encore humides de rosée, pour son maître le sorcier Sigismond dont il suivait les leçons. Car Sigismond guérissait les gens avec des tisanes, des décoctions, des philtres et des baumes préparés avec les plantes.

Et chacun savait qu’il les rendait magiques en prononçant de mystérieuses formules. C’était un sorcier guérisseur, un bon sorcier ! Le garçon l’aidait et rêvait de devenir sorcier à son tour quand il serait grand. Chaque jour, il espérait que son maître allait lui révéler ses formules magiques…

– Tu ferais peut-être mieux d’être apprenti boulanger plutôt qu’apprenti sorcier, lui disaient parfois les villageois en le voyant grimper sur la montagne chaque matin de beau temps.

– Pourquoi ? répondait le garçon. Soulager les malades, les guérir, c’est le plus beau des métiers ! J’apprendrai tout de mon maitre Sigismond, et je ferai comme lui, vous verrez !

Et Thibaut continuait à cueillir la marjolaine, le romarin, la menthe et la verveine pour le sorcier.

De temps en temps, il se redressait pour observer la fumée qui ne cessait de monter de la cheminée de son maitre.

Thibaut aimait rapporter au sorcier sa précieuse cueillette. II humait les parfums mystérieux qui s’échappaient de l’alambic et de la marmite, écoutait parler Sigismond, retenait tout !

Un jour, le sorcier, malade, lui demanda de terminer une préparation. Il s’agissait d’ajouter des ingrédients dans le mortier et de les piler. – Trois gouttes d’huile. Une graine de pavot ! indiquait le maitre.

Parfois, le garçon lisait et écrivait avec son maitre. Autrefois peu d’enfants allaient à l’école. Thibaut n’y était jamais allé. Mais bientôt il sut lire des mots difficiles comme ceux des plantes qu’il devait connaitre : rhododendron, passiflore, hibiscus…

– À la vaisselle ! disait enfin le sorcier, sans jamais parler à son élève des formules magiques que Thibaut aurait tant voulu connaitre.

Souvent Sigismond emmenait Thibaut sur la montagne. L’apprenti sorcier ouvrait grands ses yeux et ses oreilles quand son maitre parlait :

– Voici l’aconit, c’est du poison ! Le thym est bénéfique, l’anémone dangereuse… Prends ces oeillets, ces gentianes, cet ail sauvage !

Sigismond était aussi sourcier. Il portait sa baguette de coudrier à la ceinture. Pour trouver une source ou une nappe d’eau cachée sous terre, il tenait sa baguette à deux mains.

Lorsqu’elle se relevait, elle indiquait l’eau. Il suffisait de creuser : elle jaillissait, à la joie des villageois. Quand Thibaut essayait, il sentait vibrer la baguette !

Au retour de ces promenades, l’apprenti sorcier apprenait encore. – Suspends les oeillets et les gentianes pour les faire sécher ! disait le sorcier, écrase le thym, pile l’ail, malaxe avec un peu de miel !

Lui-même faisait chauffer des graines et y incorporait de mystérieuses substances en murmurant des mots étranges.

Le sorcier consultait ses livres, inventait des remèdes contre les maux de ce temps-là : danse de Saint-Guy, coliques de miserere, et tous les sortilèges et envoûtements.

– Maitre, quand me montrerez-vous votre livre le plus précieux, le grimoire qui contient les formules magiques ? demandait souvent Thibaut.

Un jour, enfin, le sorcier Sigismond ouvrit le grimoire. Il le fit lire à son élève à la page de L ‘Herbe-aux-verrues… Un mélange d’héliotrope et de chélidoine qui soignait les verrues si l’on disait bien en latin : – Verruca-Carruvera-Chelidonia-Heliotropium !

Thibaut fut si déçu de ce charabia qu’il osa se moquer de son maître.

– J’ai tout compris ! Vous n’êtes pas un grand sorcier, vous n’êtes même pas capable de faire de vrais tours de magie ! s’écria-t-il. Il n’y a rien dans ce grimoire. ..

Alors Sigismond, qui était un sage, murmura une courte formula. Aussit6t l’encrier pose sur l’écritoire s’ouvrit, la plume d’oie y plongea et se mit à écrire : THIBAUT N’EST QU’UN ENFANT IGNORANT !

C’était vraiment magique ! L’apprenti sorcier, sidéré, n’oublia pas la formule.

Quelques jours plus tard, Sigismond le laissa seul. Le maitre avait reçu ses amis sorciers et raccompagnait à cheval le plus âgé. Thibaut était charge de tout balayer, laver et ranger pour son retour…

Le garçon commença par le balayage. Puis, au lieu de ranger lui-même les balais, il eut l’idée d’essayer la formule-qui-fait-bouger, puisqu’il la savait.

– Bullicare-Movere ! prononça-t-il, les yeux fermés, en se concentrant.

L'apprenti sorcier de Goethe
L’apprenti sorcier de Goethe

Lorsque Thibaut rouvrit les yeux, il fut stupéfait… merveille ! Des branches, des racines poussaient aux balais qui se dirigeaient à petits pas, comme à regret, vers leur placard ! La magie fonctionnait…

– Bravo ! Bravo ! Je vais les commander maintenant ! se dit Thibaut, qui cria :

– Prenez les seaux, tirez de l’eau au puits, remplissez l’évier !

Et voilà les balais au travail ! Le treuil se mit à grincer, l’eau à monter, les seaux à se vider dans l’évier. L’apprenti sorcier, grisé par son pouvoir, se sentait devenir aussi puissant que son maitre ! Le garçon se mit à crier aux balais obéissants :

– Movere ! Plus vite ! De l’eau ! Encore de l’eau, beaucoup d’eau !

– Bon ! c’est assez maintenant ! dit enfin Thibaut en voyant l’évier plein. Balais, arrêtez ! Mais les balais continuaient leur va-et-vient sans pouvoir cesser… Ils versaient encore de l’eau dans l’évier qui débordait ! – Arrêtez ! hurla l’apprenti sorcier… Arrêtez ! C’est assez ! Mais quelle formule magique devait-il prononcer ?… Hélas ! Il l’ignorait.

« Il y a un moyen, se dit Thibaut : briser ces maudits balais ! » Et, à coups de hache, il crut les frapper à mort. Malheur ! la magie fonctionnait contre l’apprenti sorcier imprudent. Au lieu de se fendre en deux, les balais se multiplièrent ! Maintenant, il y en avait quatre pour puiser l’eau et la vider dans l’évier !

L’eau coula, ruissela dans la rue… Et Thibaut, incapable de trouver la formule pour arrêter les balais, se mit à pleurer.

Et les balais continuèrent leur travail… Et l’eau continua à déborder de l’évier. Elle coulait dans la maison du sorcier absent et l’apprenti sorcier pleurait de regret et de désespoir. Car il ne trouvait pas la formule qu’il cherchait en vain dans le livre du sorcier.

L’eau glissa bientôt sous les portes, coula dans la rue, inonda la place ! Elle monta… monta… MONTA !

– De l’eau partout ! de l’eau pour jouer ! criaient les enfants qui pataugeaient et s’éclaboussaient.

– C’est le déluge ! la fin du monde ! Les flots vont tout recouvrir ! Nous allons tous périr noyés ! gémissaient les malheureux villageois qui ne savaient même pas d’où venait cette inondation épouvantable. Les chats s’étalent refugiés sur les toits et tout le bétail beuglait. On montait vite les bébés et les vieillards dans les étages…

Enfin, celui qui pouvait tout arranger apparut sur la place : le sorcier Sigismond rentrait au village à cheval.

– Adsatis ! Satis !… Balais, c’est terminé ! dit seulement le sorcier Sigismond en pénétrant dans sa cour inondée.

Aussitôt, les balais s’arrêtèrent. II n’y en avait plus que deux. Le treuil du puits cessa de tourner en grinçant pour remonter l’eau qui cessa de couler ! Et Thibaut cessa de pleurer…

– Thibaut, tu deviendras plus sage et plus savant avec le temps ! dit simplement le maitre à l’apprenti sorcier. Jamais plus tu n’utiliseras la magie sans savoir en arrêter le cours !

Et l’histoire dit que Thibaut devint, comme son maitre Sigismond, un sorcier sage et bon, décidé à faire le bien autour de lui.

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